Chère caissière du petit magasin de jouets de ma ville,

Je suis aujourd’hui allée acheter un cadeau d’anniversaire pour ma fille de 7 ans dans ton magasin. J’y ai déambulé en silence. Tu devais bien m’aimer, je devais être ton genre de cliente : pas demandante, pas perturbante, tu as pu continuer à te limer les ongles derrière le comptoir pendant que je parcourais les rangées une à une à la recherche du crayon de rêve de ma fille (tssé, le fameux crayon à l’encre avec plusieurs embouts d’encre de différentes couleurs?). Toi aussi, tu étais mon genre de vendeuse. Tu ne m’achalais pas. Je déteste ça me faire achaler par les vendeurs. J’ai déjà un peu travaillé dans ce domaine-là, je sais la pression que les vendeurs subissent pour faire des ventes et courir derrière les clients, c’est pourquoi j’admirais ton je-m’en-foutisme absolu.

Jusqu’à ce que je passe à la caisse et que le bébé d’une jeune maman se mette à pleurer plus loin dans le magasin.

Elle, cette femme, venue dans ton commerce avec un bambin hurleur, elle n’était clairement pas ton genre de cliente. Je t’ai vu scanner un à un mes achats en la regardant du coin de l’œil. Je te regardais, et je tendais l’oreille aussi. J’entendais oui la voix trompetant de ce nourrisson, mais aussi toute la bienveillance d’une maman qui essayait de consoler son bébé avec un timbre cristallin tellement apaisant que je serais volontiers allée me lover dans les bras de cette étrangère. Je trouvais ça tellement beau!

Mais toi, clairement, toute cette bienveillance ne t’a pas émue. Tu as fini par me regarder, a pointé la femme et son bébé de tes yeux aigris, et tu m’as dit en pensant me faire complice de ton mépris :

  • Ouain…il a de la voix.

J’étais ton genre de cliente, alors clairement, tu as pensé que je serais ton genre d’être humain.

Oh, hell no!

Visiblement, pour penser que des plaintes de bébé m’agressent tout autant que toi, tu ne me connais pas. Tu ignores complètement qu’il y a moins de 2 ans, j’étais cette maman avec un nourrisson expressif. J’ai certes un enfant de 7 ans, mais j’en ai aussi un de 4 ans et demi, et de 2 ans et demi. Je me souviens vivement c’est quoi que d’essayer de faire ses courses en sueur dans un canuk avec un bébé qui sécrète des larmes et qui TE fait sécréter du cortisol de stress.

Mes bébés, je les ai trainés partout, surtout le premier : j’étais libre comme le vent. Je suis même allée voir des films de répertoire au cinéma en après-midi, dans des salles bourrées de têtes blanches fascinées de me voir là. Je ne compte plus le nombre de fois où des femmes de plus ou moins 80 ans sont venues me voir pour me féliciter d’oser sortir de chez moi avec un bébé. Dans leur temps, les femmes ne sortaient pas quand elles étaient enceintes (il ne fallait pas voir ça dans un lieu public, une femme enceinte, c’était indécent, c’était la preuve vivante que le péché originel avait été commis!) et restaient encabanées chez elle une fois le bébé né (sauf pour aller à la Messe, évidemment). Il faut arrêter de louanger le bon vieux temps : ces vieilles dames croisées au cinéma m’ont confié à quel point elles en étaient misérables.

J’étais ton genre de cliente, pas dérangeante, silence…sauf au moment de te voir mépriser une de mes consœurs. J’ai gonflé ma poitrine d’air, et je t’ai dit…

En fait, que pensez-vous que je lui ai dit? Ou vous, que lui auriez-vous dit?

Véronique

Rédactrice